MEME PAS FATIGUE

Qui n’a pas vécu la chimiothérapie dans son corps ne peut l’appréhender, la comprendre, l’imaginer. Elle ne ressemble à aucune autre, n’est pas comparable, ne peut souffrir une orthographe commune : La Fâââtigue. Est si extrême qu’on ne parvient pas à l’articuler jusqu’au bout, fâââ — la mâchoire s’amollit, se désamorce dans une parole déconnectée de toute énergie mentale. Fâââ… C’est comment, déjà, la fâââ ? C’est comme lever le bras pour atteindre le verre d’eau posé juste là, sur la table de chevet : impossible. Comme aller faire pipi, effectuer les dix petits pas qui séparent le lit des toilettes : surhumain. Ou monter, gravir ces trois marches de rien du tout : inenvisageable. Comme si jour après jour un aspirateur intérieur te vidait de ta sève en te retournant les organes.

Sous le masque de la guérison, la chimiothérapie est un vampire qui suce ton sang jusqu’au dernier globule. Elle persiste à te piétiner après t’avoir mise à terre. Regarde-toi, exsangue, à bout de souffle, le corps roué de coups, la moelle osseuse en perdition. T’inquiète, on va la rebooster à coups de piqûres, on va faire usiner ta fabrique à globules dans un grand bruit d’os qui geignent, puis on lâchera à nouveau le gentil vampire, l’aspirateur et toutes les métaphores un peu salopes qui vont avec.

Fâââ…

Tu t’y loves, bien obligée, en chien de fusil, toute engluée. Tu dors à t’abrutir. Même réveillée, tu n’es pas vraiment là, le cerveau vacancé par le manque d’oxygène. Ou alors trompé par cette fausse vitalité que provoque la surcharge de corticoïdes, compagnons d’infortune des traitements chimiques. Tu crois que tu as du tonus alors qu’on t’a gonflée jusqu’à la surexcitation. Tu crois rire alors que tu hurles, que tu éructes pour un rien, pour une chambre mal rangée, une parole de travers, un truc que j’avais mis là pourtant bordel de merde ! Tu ne te reconnais pas.

Tu demandes pardon.

Tu lui mets tout sur le dos.

Pardon, mes amours de ne pas être moi, c’est à cause de la fâââ…

C’est la faute au cancer. Bien obligée de lui consacrer un petit chapitre, au cancer. Aussi important qu’une naissance, qu’un mariage ou qu’un livre à écrire. Moins drôle, moins aisé à décrire, mais tout aussi important. D’aucuns seraient même tentés de lui consacrer un livre entier, de faire entrer la durée de toute une vie dans l’épreuve du cancer. C’est vrai ça, quelle expérience inouïe! On s’y prend de plein fouet toutes les épouvantes, tous les démons, toutes les douleurs. Puis on s’habitue à leur compagnie, on les apprivoise, on fait même ami-ami avec sa peur de mourir. On se surprend à contempler sa propre finitude sans faire la grimace. Oui, on se surprend à sourire de son malheur, à le regarder la tête en bas, suspendu par le pied (gauche) à un souffle. Lâchera ? Lâchera pas ? A voir la maladie comme un jeu de marelle sur le chemin. Tracé à la craie de lumière. De un jusqu’à neuf. Jusqu’au plafond du ciel. C’est là que nous avons tous rendez-vous. Certains s’y rendent les yeux bandés, moi j’y vais à cloche-pied, mais avec les pupilles écarquillées de l’enfant éblouie par le curieux voyage qui lui est donné de vivre. Par l’étendue de tout ce qui lui est encore donné à apprendre.

Même pas fatiguée.

Sur le vélo d’appartement offert par mon amoureux, je pédale péniblement, volant de l’énergie imaginaire à mes cellules atrophiées, envoyant à mon corps des messages contradictoires : tu pètes la forme, Chantal, allez, arrache-toi, chaque pulsion dans tes jambes est un battement de vie, chaque frémissement de muscle, un petit suicide de métastase. Roule, ma poule, visualise le bel itinéraire, cette petite route bordée d’arbres, le soleil dans tes prunelles et le vent, le vent qui roule dans tes cheveux en abondance. Ecoute, écoute Magic System et Khaled t’encourager de leur grand rire d’hommes sages. Allez, on y va ! Change la donne. Arrête de mourir, pédale !