C’était un matin, un matin crachin. Printemps 2013. Nous venions d'emprunter le boulevard périphérique extérieur, Porte de Saint-Ouen. J'étais dans le taxi. La tempe contre la vitre, je regardais au-delà des voitures les silhouettes grises des banlieues. Je ne pensais à rien en particulier, lorsque – à quoi ça tient quand même – lorsque j’ai prêté attention au morceau qui passait à la radio. Dont l’air ressemblait vaguement à ceux du groupe Texas.

Je n'ai pas shazamé – je n’ai pas pensé à utiliser mon logiciel de reconnaissance musicale –, je le regrette, car cette musique, la luminosité particulière en cette fin de matinée frisquette, le ronronnement confortable de la Mercedes m'ont donné envie de fumer. Je l'ai dit au chauffeur – c'était Jonathan qui conduisait ce matin-là – je lui ai dit : « J'ouvrirais bien la fenêtre et je fumerais bien une clope ». Quelques instants, je me suis imaginée le faisant. Le geste, j’étais entièrement dans le geste. La main qui va et qui vient, avec une lenteur voluptueuse. Le contact du papier qui accroche un peu la lèvre inférieure, le goût de la nicotine dans les muqueuses, unique ! Les poumons qui gonflent, sensation fugace, goût de liberté.

Quelques instants, j’ai oublié pourquoi j’étais assise dans ce taxi conventionné.

Quelques instants d’oubli.

C'est en cherchant à me rappeler le morceau qui passait ce matin-là que je découvre le début d'un axe d'écriture : associer des souvenirs aux musiques qui ont jalonné mon existence. Il y a les merveilleux boléros espagnols que fredonnait maman dans sa salle de bains, les soirées dansantes dans la maison familiale de Neuchâtel, mes musiques d'adolescente rêveuse, de jeune fille enthousiaste, de femme amoureuse, de mère bouleversée: le puzzle sonore s'esquisse.

 

Le livre s’intitulera Playlist.