Chantal Malignon mon blog mot à mot

14 janvier 2015

2015 déjà

Nous voici arrivés en 2015. Ce fut une fin d’année sans valises, sans transhumance, sans populace. Une fin d’année parisienne. Tranquille. Un 31 décembre où Françoise nous a fait le plaisir de rejoindre mon chef amoureux en cuisine, où ils nous ont concocté un festin à quatre mains. Je vous entendais rire en cuisine tandis que je reposais mes poumons en feu dans l’obscurité apaisante de la chambre. Depuis quelque temps, je vous sens inquiets. Vous sursautez à chacune de mes quintes, de mes sifflements, de mes rictus de douleur. Comment vous rassurer alors que que je suis également gagnée par une appréhension sournoise ? que la fatigue se fait grandissante ? et, surtout, que le moral vacille comme une petite flamme perdue au milieu d’une plaine gelée ? J’essaie de me rasséréner en me disant que c’est l’hiver, qu’il suffit de le traverser avec confiance, qu’au printemps la lumière réchauffera mon corps, revitalisera mon moral… que nous vivrons ensemble le miracle à coups d’ailes de papillon. Il ne peut y avoir de lumière sans obscurité, la loi immuable du Yin et du Yang, le doute fait partie de l’amalgame mystérieux qui constitue le chemin. Je ne pouvais indéfiniment rester accrochée à ma branche mystique en sifflotant des mantras miraculeux. Ce serait trop simple. Mais que c’est difficile ! Mon âme se cache dans sa tanière, me laisse me débattre contre les vieux schémas envahissants, des fantômes revenus me hanter, le brouhaha des pensées, quel bruit dans ma tête ! Et quelle paresse ! Impossible de m’isoler pour faire le calme en moi, pour renouer avec l’animal lumière qui m’attend dans le terrier brûlant de mon poumon droit. Impossible alors que je n’ai rien à faire, que je ne fais rien sinon somnoler sur le canapé ou dormir pour de bon enroulée dans mon plaid en cachemire blanc immaculé. Je lis, oui, beaucoup, je dévore les dictionnaires de Médecine Chinoise, comme si j’allais tout comprendre subitement au dysfonctionnement de mon corps et trouver la recette-miracle : mange de l’ail, masse ta rate et tu seras guérie ! Parfois j’ai envie d’en rire, je me trouve pathétique … et attendrissante : même quand je m’aime moins, je n’oublie plus de m’aimer.

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05 décembre 2014

"Se recueillir en soi-même"

Le sentiment de la vie est si fort en moi, si grand, si serein, si plein de gratitude, que je ne chercherai pas un seul instant à l'exprimer d'un seul mot. J'ai en moi un bohneur si complet et si parfait, mon Dieu. Ce qui l'exprime encore mieux, ce sont ses mots à lui : "se recueillir en soi-même". C'est peut-être l'expression la plus parfaite de mon sentiment de la vie : je me recueille en moi-même. Et ce "moi-même", cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille, je l'appelle "Dieu". Dans le journal de Tide, j'ai rencontré souvent cette phrase : " Prenez-le doucement dans vos bras, Père." Et c'est bien mon sentiment perpétuel et constant : celui d'être dans tes bras, mon Dieu, protégée, abritée, imprégnée d'un sentiment d'éternité."

Etty Hillesum, Une vie bouleversée

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30 novembre 2014

Miracle

 

PIEDSSARIVERT

Le vrai miracle n'est pas de marcher sur les eaux ni de voler

sur les airs : il est de marcher sur la terre.

Houeï Neng (638-713)

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20 novembre 2014

Citation du jour

Je cherche ce que je ne puis trouver, je trouve ce que je ne cherche pas.

Rabindranath Tagore, Le jardinier de l'amour

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01 septembre 2014

Happy Birthday

Aujourd'hui, premier septembre 2014, je repense à hier, 31 août 2012, à ce réveil d’une violence inouïe, à cette douleur en coup de poignard brûlant ma poitrine, à ce lent cheminement, pliée en deux, en asphyxie, aux trois cents interminables mètres qui séparaient mon domicile des urgences de l’hôpital Bichat. A l'épouvante des minutes qui suivirent le diagnostic. Deux ans déjà, deux ans de survivance ! Et je me chante : « Je vis ! je vis ! je vis ! » Depuis quelques mois, je ne viens plus par ici écrire, ni ailleurs, je n’écris plus nulle part, ou plutôt si, j’écris partout à grandes enjambées, mes pieds, mes mains sont des becs de plume trempés dans l’encre éblouissante de la vie. Depuis le joli mois de mai, mon organisme reprend des forces, épargné, et miraculeusement revigoré ; aucune aiguille n’a traversé sa peau, aucun liquide n’est entré dans ses veines. Depuis trois mois, je vis en sursis, et le sursis se prolonge de surprises en délices.

Peut-être que Dieu, les anges et mon cancérologue m’ont sauvée. Peut-être en avais-je décidé autrement, autrefois, avant de naître. Peut-être mon âme décide-t-elle au jour le jour, change d’avis selon le vent et les bruissements d’ailes dans mes cheveux naissants. Peut-être, peut-être, peut-être. Toujours est-il que. Je suis là, incroyablement, formidablement là. J’avance. Sur mes deux jambes, la gauche, rescapée mais un peu infirme, et la droite, la bien-portante qui aide l'autre à me soutenir, qui rattrape ses déséquilibres. Mes deux jambes sont les meilleures amies du monde. Je marche, et mon écriture de vie grandit. Qu’il est bon d'être tout simplement là, maintenant, dans mon corps en mouvement. C’est comme si je m’incarnais réellement pour la première fois. J’écoute mon corps comme un ami dans lequel je me me serais sentie si longtemps perdue en terre étrangère. Je ne comprends pas tout encore de ce qu’il me raconte, mais je lui fais confiance. 

Il y a eu un avant et il y a un maintenant tourné vers l’avenir. Je suis reconnaissante à cette chose inouïe qui m’est arrivée. Cette chose n’inclut pas seulement le cancer, mais contient aussi l’incroyable énergie d’amour qui s’est manifestée autour de moi durant ces deux dernières années et surtout, à la manière d’une clé tournant dans un verrou, ce qui a participé à l’éveil de ma Conscience, au réveil de ma foi endormie depuis de longues années. Je serai donc née deux fois. Le 11 juin et le 31 août. Alléluia.

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28 juin 2014

Mon Haïku

Les mots que j'ai tus

Comme des parfums de blé

Volent vers ta nuit

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26 mai 2014

Même pas fatigué

MEME PAS FATIGUE

Qui n’a pas vécu la chimiothérapie dans son corps ne peut l’appréhender, la comprendre, l’imaginer. Elle ne ressemble à aucune autre, n’est pas comparable, ne peut souffrir une orthographe commune : La Fâââtigue. Est si extrême qu’on ne parvient pas à l’articuler jusqu’au bout, fâââ — la mâchoire s’amollit, se désamorce dans une parole déconnectée de toute énergie mentale. Fâââ… C’est comment, déjà, la fâââ ? C’est comme lever le bras pour atteindre le verre d’eau posé juste là, sur la table de chevet : impossible. Comme aller faire pipi, effectuer les dix petits pas qui séparent le lit des toilettes : surhumain. Ou monter, gravir ces trois marches de rien du tout : inenvisageable. Comme si jour après jour un aspirateur intérieur te vidait de ta sève en te retournant les organes.

Sous le masque de la guérison, la chimiothérapie est un vampire qui suce ton sang jusqu’au dernier globule. Elle persiste à te piétiner après t’avoir mise à terre. Regarde-toi, exsangue, à bout de souffle, le corps roué de coups, la moelle osseuse en perdition. T’inquiète, on va la rebooster à coups de piqûres, on va faire usiner ta fabrique à globules dans un grand bruit d’os qui geignent, puis on lâchera à nouveau le gentil vampire, l’aspirateur et toutes les métaphores un peu salopes qui vont avec.

Fâââ…

Tu t’y loves, bien obligée, en chien de fusil, toute engluée. Tu dors à t’abrutir. Même réveillée, tu n’es pas vraiment là, le cerveau vacancé par le manque d’oxygène. Ou alors trompé par cette fausse vitalité que provoque la surcharge de corticoïdes, compagnons d’infortune des traitements chimiques. Tu crois que tu as du tonus alors qu’on t’a gonflée jusqu’à la surexcitation. Tu crois rire alors que tu hurles, que tu éructes pour un rien, pour une chambre mal rangée, une parole de travers, un truc que j’avais mis là pourtant bordel de merde ! Tu ne te reconnais pas.

Tu demandes pardon.

Tu lui mets tout sur le dos.

Pardon, mes amours de ne pas être moi, c’est à cause de la fâââ…

C’est la faute au cancer. Bien obligée de lui consacrer un petit chapitre, au cancer. Aussi important qu’une naissance, qu’un mariage ou qu’un livre à écrire. Moins drôle, moins aisé à décrire, mais tout aussi important. D’aucuns seraient même tentés de lui consacrer un livre entier, de faire entrer la durée de toute une vie dans l’épreuve du cancer. C’est vrai ça, quelle expérience inouïe! On s’y prend de plein fouet toutes les épouvantes, tous les démons, toutes les douleurs. Puis on s’habitue à leur compagnie, on les apprivoise, on fait même ami-ami avec sa peur de mourir. On se surprend à contempler sa propre finitude sans faire la grimace. Oui, on se surprend à sourire de son malheur, à le regarder la tête en bas, suspendu par le pied (gauche) à un souffle. Lâchera ? Lâchera pas ? A voir la maladie comme un jeu de marelle sur le chemin. Tracé à la craie de lumière. De un jusqu’à neuf. Jusqu’au plafond du ciel. C’est là que nous avons tous rendez-vous. Certains s’y rendent les yeux bandés, moi j’y vais à cloche-pied, mais avec les pupilles écarquillées de l’enfant éblouie par le curieux voyage qui lui est donné de vivre. Par l’étendue de tout ce qui lui est encore donné à apprendre.

Même pas fatiguée.

Sur le vélo d’appartement offert par mon amoureux, je pédale péniblement, volant de l’énergie imaginaire à mes cellules atrophiées, envoyant à mon corps des messages contradictoires : tu pètes la forme, Chantal, allez, arrache-toi, chaque pulsion dans tes jambes est un battement de vie, chaque frémissement de muscle, un petit suicide de métastase. Roule, ma poule, visualise le bel itinéraire, cette petite route bordée d’arbres, le soleil dans tes prunelles et le vent, le vent qui roule dans tes cheveux en abondance. Ecoute, écoute Magic System et Khaled t’encourager de leur grand rire d’hommes sages. Allez, on y va ! Change la donne. Arrête de mourir, pédale !

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13 mai 2014

Clef

Nous sommes enfermés dans une prison et une voix nous dit : "Sors." Nous répondons : "Impossible, la porte est verrouillée.", et la voix nous dit : "Oui, mais elle est verrouillée de l'intérieur, regarde et ouvre !" Ce sont nos représentations qui nous enferment. Nous vivons plus dans l'échafaudage de nos représentations que dans la réalité objective. Le Réel, lui, n'a ni porte ni fenêtre, il est l'infini de l'infini de l'infini des possibles."

Christiane Singer
Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?

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28 avril 2014

Cheek to Cheek

ccheek to cheek

(…) 
2008, le bonheur au beau fixe, la cours éclatante de couleurs, je réécris entièrement mon premier roman, dans la foulée j’attaque et termine une nouvelle pièce, Cheek to Cheek continue de rugir mon bonheur dans les enceintes, ma vie est une enchantement, et je l’adore, et je ne cesse de le dire, pour un oui, pour un non. Et ma fille lève les yeux au ciel en se marrant. Pour fêter ses cinquante ans, mon homme invite cinquante amis au restaurant. Au moment de souffler les cinquante bougies, il me fait une demande solennelle en re-mariage. C’est oui, et encore oui. 2009. Mairie du dix-huitième arrondissement quinze années après les premières épousailles, nous deux, plus émus peut-être. Carmen. Nos vieux amis. Des jeunes aussi. Nos mamans sans chapeau. Belen, Ivan, Francesca, et des gosses, des gosses, des grands, des petits, des gosses partout, c’est beau la vie qui passe en courant dans les couloirs de la mairie, la vie qui danse, qui boit du champagne sur le toit d’un théâtre parisien. En plus, le ciel est avec nous, il fait doux le jour où l’on se dit « re-oui ». Il faudrait capturer l’instant, non pas pour le figer, non, pour le garder tout chaud et frémissant entre les mains, fermer les yeux, puiser toute cette énergie vitale que produit l’instant de bonheur, la stocker dans chaque cellule de son corps, faire des réserves de bonheur pour les jours sombres à venir. Il y a des gens qui sont heureux sans le savoir. Des gens que la vie a peut-être trop gâtés. Quand le malheur surgit en disant enfin son nom, ils regrettent d’avoir été aveugles, apitoyés, stupides. C’est un comble de faire la gueule quand la vie vous sourit. Moi, j’ai eu la chance de connaître ma chance, si bien que j’ai été deux fois plus heureuse que n’importe quelle autre femme dans ma situation. J’ai été si heureuse que je le suis encore dans le malheur. Et quand l’air intérieur menace de s’alourdir, vite ! j’enclenche « Heaven, I’m in Heaven… »

 

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30 mars 2014

Déclic d'écriture

C’était un matin, un matin crachin. Printemps 2013. Nous venions d'emprunter le boulevard périphérique extérieur, Porte de Saint-Ouen. J'étais dans le taxi. La tempe contre la vitre, je regardais au-delà des voitures les silhouettes grises des banlieues. Je ne pensais à rien en particulier, lorsque – à quoi ça tient quand même – lorsque j’ai prêté attention au morceau qui passait à la radio. Dont l’air ressemblait vaguement à ceux du groupe Texas.

Je n'ai pas shazamé – je n’ai pas pensé à utiliser mon logiciel de reconnaissance musicale –, je le regrette, car cette musique, la luminosité particulière en cette fin de matinée frisquette, le ronronnement confortable de la Mercedes m'ont donné envie de fumer. Je l'ai dit au chauffeur – c'était Jonathan qui conduisait ce matin-là – je lui ai dit : « J'ouvrirais bien la fenêtre et je fumerais bien une clope ». Quelques instants, je me suis imaginée le faisant. Le geste, j’étais entièrement dans le geste. La main qui va et qui vient, avec une lenteur voluptueuse. Le contact du papier qui accroche un peu la lèvre inférieure, le goût de la nicotine dans les muqueuses, unique ! Les poumons qui gonflent, sensation fugace, goût de liberté.

Quelques instants, j’ai oublié pourquoi j’étais assise dans ce taxi conventionné.

Quelques instants d’oubli.

C'est en cherchant à me rappeler le morceau qui passait ce matin-là que je découvre le début d'un axe d'écriture : associer des souvenirs aux musiques qui ont jalonné mon existence. Il y a les merveilleux boléros espagnols que fredonnait maman dans sa salle de bains, les soirées dansantes dans la maison familiale de Neuchâtel, mes musiques d'adolescente rêveuse, de jeune fille enthousiaste, de femme amoureuse, de mère bouleversée: le puzzle sonore s'esquisse.

 

Le livre s’intitulera Playlist.

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